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Je m’étais promis d’écrire un article sur le film « Demain » dès que je l’aurais vu. Alors voilà, ça y est, je sors à peine de la salle de cinéma, et je me penche sur le clavier… Sauf que ce n’est pas si simple !

Demain et moi, c’est une longue histoire… qui a commencé sur la plateforme KissKissBankBank un jour de l’été 2014. C’est sans doute une des premières fois que je participais à une campagne de crowdfunding (depuis c’est devenu une habitude). Ça peut paraître anodin, mais après un burn-out où plus rien n’a vraiment d’importance, retrouver le désir de poser un acte qui a du sens, si dérisoire soit-il, ça n’est pas rien… Et quelque chose dans la campagne du film, peut-être cet enthousiasme optimiste, m’a réveillée de ma torpeur, m’a donné l’envie de donner mon numéro de carte bleue, de participer à ma mesure à cette aventure.

Ce qui est amusant avec le financement participatif, c’est que tout à coup un film était devenu « mon » film. Je me sentais concernée, j’ai été heureuse que la campagne aboutisse, et que « mon » projet voie le jour… Je ne lui ai jamais donné d’indications, je l’ai laissé grandir comme il le souhaitait en lui faisant confiance, j’ai juste été co-créatrice, et ça m’a donné un sentiment de responsabilité vis-à-vis de lui.

Et puis le temps a passé. C’est long la réalisation d’un film. Je ne l’ai pas oublié, on peut même dire au contraire ! Une graine fertile a cheminé en moi, me donnant suffisamment d’énergie pour co-fonder Semeoz.info. Mais je n’y pensais plus vraiment. Je t’ai même trompé Demain, je l’avoue : je suis allée voir « En quête de sens » dans une salle polyvalente de la région. Et je l’ai aimé. Je me suis sentie concernée par ce cheminement existentiel qui m’a rappelé le mien et touchée par les applaudissements d’une salle comble.

Il y a quelques semaines, la campagne de communication pour le lancement du film a démarré. Tu t’es rappelé à moi, Demain, de manière répétitive, prégnante, presque trop envahissante, parfois même sous des formes « sexy » qui m’ont désarçonnée et peut-être même rendue jalouse… Et comme, ayant perdu mes codes d’accès à KKBB, je n’étais même plus très sûre d’avoir réellement versé un peu d’argent un an auparavant, c’est avec une joie presque enfantine que j’ai découvert mon invitation dans la boite aux lettres ! Ouf ! Toi tu ne m’avais pas oubliée…

Rendez-vous était donc pris avec mon cinéma de quartier. Et comme pour un premier rendez-vous galant, j’ai commencé à avoir le trac. Depuis tout ce temps que je t’avais imaginé, tous les articles déjà sortis depuis le 2 décembre qui t’étaient consacrés (comme celui-ci ou celui-là) et que je n’avais pas manqué de lire, cet écart consenti avec un autre film qui te ressemblait peut-être, la bande-annonce qui risquait de déflorer un peu trop ton jardin secret, n’allais-je pas être déçue ?

En bonne quadra habituée aux désillusions, je m’apprêtais donc à venir à ta rencontre dans une espèce de posture désabusée pour être bien sûre de ne pas morfler. Mais le hasard du calendrier est venu ajouter un peu de piment à notre relation platonique. Hier soir, j’étais devant ma télévision, et j’ai entendu ton nom. « Encore lui » ai-je pensé en souriant…

Laurent Ruquier recevait Cyril Dion dans l’émission « On n’est pas couché ». Je m’attendais à une présentation consensuelle (comment ne pas l’être avec toi ? me disais-je), mais de minute en minute mon cœur s’est serré. Les chroniqueurs Léa Salamé et Yann Moix se sont montrés odieux avec toi. Sous couvert de jouer le jeu de « l’avocat du diable » parce qu’ « on se doit d’être critique sur ce genre de travaux » (ah ?), ils ont déversé une avalanche de clichés dogmatiques, « médiocres et égoïstes » (je cite Léa), imprégnés de cynisme, à tel point que je me suis demandé s’ils étaient réellement venus te voir en salle.

Du coup, c’est dans un tout autre état d’esprit que je me suis rendue à notre rendez-vous. Je voulais en avoir le cœur net : pourquoi s’étaient-ils autant acharnés sur toi ? Et pendant une bonne partie du film, j’ai fait l’aller-retour entre toi et leur regard.

J’ai senti l’immense désarroi et le déni salvateur que peuvent provoquer le constat initial (avec ce paradoxe presque douloureux de te voir prendre les auteurs dans tes bras), j’ai senti l’inquiétude qui peut sourdre quand tu proposes de devenir autonome en arrêtant de demander l’autorisation pour faire des choses, j’ai senti la honte me traverser quand j’ai vu tant de belles personnes poser tant d’actes courageux tandis que moi, dans ma petite vie confortable d’occidentale, je ne fais qu’acheter bio et payer ma facture chez Planète Oui (alors que dire du sentiment de ceux qui ne font même pas ça !).

Petit à petit, ma colère est retombée, j’ai compris pourquoi Léa et Yann ne pouvaient pas te parler autrement que cachés derrière leurs masques sociaux pour se protéger de l’image que tu leur renvoyais d’eux-mêmes. J’ai compris pourquoi Laurent a préféré tempérer son enthousiasme en sombrant dans un nihilisme provocateur plutôt que d’admettre simplement que tu l’avais touché au cœur. J’ai ressenti de la compassion pour eux, j’ai pu enfin les oublier et t’ouvrir grands mes bras.

Alors non, je n’étais pas complètement aveuglée : j’ai bien vu tes petits défauts, ce côté presque trop bien léché un peu séducteur, les images vues il y a dix jours dans Terra (très jolies, mais ce n’était pas toi), les solutions que j’aurais aimé voir citées et que nécessairement tu ne pouvais pas toutes présenter… Tu n’es pas parfait, et tu n’as jamais prétendu l’être, c’est là une honnêteté que j’apprécie.

Mais j’ai surtout adoré ton humour (notamment le gimmick des bonhommes qui traversent la route), ta bienveillance, ton enthousiasme mesuré et pragmatique qui ne fait pas de toi un militant surexcité. J’ai été très émue par tes sourires, tes visages ouverts, tes blagues, bref, par ce côté humble et léger et ta capacité d’être à la fois structuré et pédagogique sans être ennuyeux.

J’ai eu les larmes aux yeux plusieurs fois, parce que ce que je voyais, ce n’était pas demain, c’était bel et bien aujourd’hui, des milliers d’hommes et de femmes en marche. Plus je faisais ta connaissance, plus quelque chose de grand s’ouvrait dans ma poitrine. Et puis quand à la fin la mosaïque de contributeurs s’est affichée, mon cœur a bondi, je me suis souvenu de cette étincelle que tu avais fait naître en moi l’an dernier, et tu m’as dit…

C’est probablement pour cela que j’ai très mal vécu cette pantomime intellectuelle de chroniqueurs télé en mal de buzz : parce qu’ils ont oublié qu’en te parlant sur ce ton, ce sont plus de 10 000 personnes qu’ils ont insultées à la fois, sans compter les 82 000 qui sont déjà venues te voir. À aucun moment ils n’ont pensé aux heures de travail, à l’investissement bénévole de tous ceux qui t’ont donné vie, aux horizons que tu as ouverts pour tant de gens qui se demandent de quoi leur avenir sera fait… Ils se sont comportés en gamins irresponsables et irrespecteux.

Je souhaite sincèrement à Laurent, Yann et Léa d’apprendre un jour que critique n’est pas nécessairement synonyme d’arrogance, que l’optimisme n’est pas forcément de la démagogie, et qu’ils sont bien plus beaux et intéressants quand ils savent trouver en eux des émotions justes. Dommage qu’il faille des attentats atroces pour qu’ils nous montrent exceptionnellement ce visage-là… C’est toute l’année que l’on aurait envie de voir cette intelligence.

Mais grâce à eux, j’ai compris quelque chose. C’est peut-être là que se niche ta violence Demain, celle qui t’a été renvoyée en miroir : dans le fait que tout à coup, tu nous obliges à regarder en face que des solutions à notre portée, il y en a, et que si nous ne les mettons pas en œuvre, alors nous devenons réellement complices par pure paresse de ce suicide collectif annoncé. C’est pour cela peut-être que Léa, presque affolée, t’as supplié « Il faut que vous y arriviez ! » et que Yann, malgré sa faconde, t’as avoué « Je suis inquiet« . Parce que si nous avons envie que ces solutions essaiment et fonctionnent, nous avons tellement peur qu’il soit déjà trop tard et tellement pas envie de nous en sentir responsables… C’est pour ça que « ça n’imprime pas » Léa, parce qu’ouvrir les yeux sur les solutions, c’est accepter en même temps ce diagnostic terrible. Ça demande beaucoup de force, et on ne peut pas te reprocher de ne pas l’avoir.

Alors ce soir, à mon tour je te remercie Demain : de ton courage, du temps que tu m’as consacré, de l’histoire que tu m’as racontée, des émotions que tu as suscitées et de l’espoir que tu as fait grandir en moi, même s’il ne calme pas complètement mes doutes. Je n’ai pas été déçue par notre rencontre, bien au contraire, et je peux bien te l’avouer maintenant : je t’aime.

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