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Catalyst est un laboratoire citoyen en innovation sociale à l’ère du numérique.  Il est ouvert à tous et se situe sur Lille et dans les alentours de Lille. Ce laboratoire vise à mieux comprendre les nouveaux sujets émergents à l’ère du numérique et à favoriser leur appropriation par tous. Dans les dernières années, Catalyst a ainsi favorisé l’émergence sur Lille et ses environs des sujets de consommation collaborative, de tiers-lieux, du mouvement des makers, des communs. Il a notamment soutenu l’émergence de l’Assemblée des Communs de Lille.

Depuis quelques mois, le collectif s’intéresse aux nouveaux modes de rétributions financières. Beaucoup de collectifs sont confrontés à des enjeux similaires autour des questions : Comment vivre de ses contributions ? Comment se répartir l’argent de manière saine, transparente et juste ? Des pistes de réflexions/actions sont en cours d’expérimentation partout dans le monde.

Le 16 septembre dernier, une journée de réflexion et de partage autour de ces questions s’est tenue à Lille. Cette journée faisait suite à celles des 23 et 24 mai 2016 durant lesquelles plusieurs outils ont été présentés (Liberapay, Co-budget, Gratipay). Des intervenants sont également venus partager leurs pratiques, comme Ploum qui pratique le prix libre, ou encore Open Collective qui permet aux groupes de rapidement mettre en place un collectif, de recueillir des fonds et de les gérer de manière transparente.

Cette seconde journée à laquelle a participé une trentaine de personnes fut donc l’occasion de faire un retour sur les expérimentations et les mises en pratique.

Retour d’expériences autour des utilisateurs de Liberapay

Les membres du collectif Catalyst ont expérimenté concrètement l’utilisation de Liberapay en injectant une somme hebdomadaire dans l’outil. Chaque contributeur pouvait ensuite se servir librement dans ce pot commun, avec les limites imposées par l’outil lui-même qui empêche d’augmenter trop vite son revenu. Ainsi, les contributeurs ont décidé eux-mêmes de leur rétribution de manière transparente. Après quelques mois, un bilan a été fait, dont il ressort les éléments principaux suivants :

  • A ce stade, le nombre d’utilisateurs de l’outil n’est pas suffisant, ce qui provoque beaucoup de flux croisés (A donne à B qui donne à C qui donne à A). Il y a quasiment autant d’équipes que d’utilisateurs, ce qui ne permet pas encore de développer une véritable économie.
  • Selon la personnalité de l’utilisateur, il n’est pas toujours simple de s’autoriser à se servir dans le pot commun. Il y a un blocage psychologique à dépasser pour démarrer, ce qui peut se faire par la mise en place d’un cercle de confiance où le dialogue est au centre. Ainsi, chacun peut expliquer clairement pourquoi il prend le montant choisi. Il s’agit de se demander : quelles règles du jeu se fixe la communauté ? On voit donc toute l’importance d’accompagner l’outil avec une véritable gouvernance.
  • Ce type d’outil incite à dé-corréler la valeur horaire de l’investissement que l’on peut avoir. Ainsi, pour une mission précise, on ne peut pas forcément être rétribué ponctuellement puisque le principe est de proposer un paiement hebdomadaire récurrent. Il s’agit de sortir complètement de l’idée de salariat ou de bénévolat et de passer à une logique de contribution qui est différente de la logique de prestation ou de celle de salariat. Cela remet donc en question la définition du travail.
  • A ce stade, seules de petites sommes transitent par l’outil, mais l’on se pose forcément la question du statut fiscal si cette pratique devait se développer, statut qui à ce jour reste encore assez flou même si des réflexions sont en cours (émission de factures, etc…)

A l’écoute des témoignages, un certain nombre de réserves ont été émises par les participants :

  • les montants distribués valent-ils ce que vous produisez par la communauté ? (il y a un risque que l’investissement soit bien supérieur au montant de la rétribution)
  • la valeur que l’on donne à l’argent se reproduit dans ce genre d’expérience (il existe de grosses différences individuelles d’estimation des coûts des services)
  • chacun choisit individuellement combien il se rémunère alors que la rémunération devrait être le fruit d’un dialogue social
  • dans Liberapay, les dons sont anonymes. Est-ce satisfaisant ? Ne faut-il pas plus de transparence ou au contraire  l’anonymat du don a-t-il des vertus ?

Globalement, il semble donc que chacun tend à ré-aligner cette proposition de modèle de rétribution sur le modèle qu’il connaît déjà. Pour expérimenter, le collectif propose de se départir de toutes les idées reçues, tout en acceptant à l’avance que la conclusion puisse être par exemple : « Finalement, le meilleur modèle c’est bien le salariat« .

Liberapay est un outil qui peut permettre certaines choses, mais il n’est certainement pas la solution unique à mettre en place. Dans beaucoup de domaines, nous sommes en train de passer d’un système simple à un système complexe (plusieurs métiers dans une vie, morcellement des activités et des pratiques). Il est donc probable que le modèle de rétribution sera un ensemble d’outils et de pratiques variés, par un exemple avec une complémentarité entre un revenu inconditionnel fixe et un revenu contributif variable.

Comment  mettre en place une réciprocité ?

Une autre question qui se pose régulièrement pour les contributeurs est la question de la réciprocité. En effet, le marché rattrape souvent les communs pour en faire des objets commerciaux. Comment faire pour inciter un acteur public ou privé qui utilise la ressource d’un commun à contribuer au développement de ce commun sans épuiser la ressource ? Paradoxalement, lorsque des organismes privés décident d’investir dans un commun, les contributeurs peuvent entrer dans une logique de prestation de service ce qui déstabilise la communauté, voire fait s’étioler rapidement le commun.

La journée a été l’occasion de découvrir plusieurs expériences et pistes de réflexions, parmi lesquelles :

  • le cas éloquent de « Pepper and Carrot« , une bande dessinée open-source qui a été publiée par un éditeur (Voir l’article de Calimaq) : la publication de l’ouvrage donne lieu à une réciprocité financière inhabituelle et sur une base volontaire de la part de l’éditeur. Il n’y a pas de pourcentage des ventes qui revient à l’auteur à chaque fois qu’une BD sera vendue par Glénat (rémunération proportionnelle). C’est une somme fixe qui ira tous les mois à l’auteur David Revoy, indépendante du volume des ventes. En outre, la publication a augmenté la visibilité de l’auteur, ce qui peut en soi être aussi considéré comme une rétribution.
  • les pistes de réflexion autour des licences à réciprocité (avec une présentation « Les licences à réciprocité, c’est quoi ?« ), notamment le travail réalisé autour de la Contributive Commons qui va au-delà d’une simple licence pour modéliser un ensemble d’outils articulés.
  • un exemple de contrat de réciprocité rédigé pour le Mutualab qui incite les utilisateurs du commun à se sentir contributeurs (même s’il n’y a pas d’échange monétaire).
  • La mise en place de véritables contrats commerciaux avec des organismes publics comme par exemple cette cartographie réalisée pour une collectivité locale à l’aide de la plateforme libre Communecter.

De manière générale, l’enjeu pour les communs semble de réussir à mettre en place une économie de la ressource  : il s’agit de réussir à centrer les réflexions sur la création et la pérennisation d’une ressource plutôt que sur une optimisation des flux financiers. La rétribution dépend alors de la valeur créée dans et par le commun. Il s’agit également de convaincre les acteurs, notamment publics, que, tout en s’assurant que le commun est utile aux citoyens, il s’avère plus productif de « lâcher du lest » quant à sa production c’est à dire de laisser faire la communauté des communs.

Une expérimentation permanente

Le collectif ouvert Catalyst a la particularité de fonctionner sur un mode pair-à-pair qui privilégie l’autonomie, les expérimentations concrètes, et une gouvernance auto-organisée (qui prend souvent la forme de la stigmergie).

Une des caractéristiques du collectif est donc de saisir les opportunités d’expérimenter à tout moment. Ainsi, cette journée de partages a aussi été l’occasion de mettre concrètement en place deux propositions :

  • un déjeuner contributif sous forme d’auberge espagnole : plutôt que de s’en tenir à l’habituel bénévolat qui prévaut pour les auberges espagnoles, un pot commun a été mis à disposition des participants qui n’avait pas amené à manger pour qu’ils puissent contribuer au repas réalisé par les volontaires. Ces volontaires ont pu ensuite se répartir la somme récoltée.
  • la mise en place d’une monnaie de substitution : les personnes n’ayant pas d’euros sur elles ont pu demander à la « banque » de leur donner des billets leur permettant de contribuer symboliquement au repas. Le collectif a pris en charge cette valeur mais il a permis aux participants de se sentir impliqués en faisant le geste de mettre leurs billets factices dans le pot commun. Il pourrait même être envisagé de troquer cette valeur contre des contributions d’autres natures.

Il convient ici de remercier particulièrement Marion Rousseaux et Simon Sarrazin qui ont été les chevilles ouvrières de cette journée réussie.

Ressources

L’illustration a été réalisée par Laurent Libessart qui a croqué avec beaucoup d’humour les interventions de la matinée.

Cet article est sous licence Creative Commons Attribution – Share Alike 3.0 Unported License. CC BY SA 3.0 Lire les détails – Il a été initialement publié sur le blog de la P2P Foundation.